Visite à Polunsky

Anne-Lise Woods, 2007

Ma visite à Lonnie les 29 et 30 janvier 2007 à Polunsky Unit, Texas.

Arrivée à Houston le samedi 27 janvier à 16 heures, je pensais être à Polunsky le soir même à 20 heures. J'ai toutefois dû patienter jusqu'au lundi matin pour voir Lonnie car il avait déjà eu une visite le jour précédent. Les prisonniers n'ayant droit qu'à une seule "regular" visite par semaine, c'est par conséquent le coeur un peu gros que j’ai dû me résoudre à ressortir de la prison cinq minutes à peine après y être entrée. Deux heures de visite en moins sur les 10 heures prévues.

Lundi matin : cette fois-ci les portes se sont ouvertes et je me suis enfin trouvée dans la salle des visiteurs. On m'a désigné une place, le n° 35. Après environ 45 minutes d’attente, un bruit de barres métalliques, c'est la porte de la cage qui s'ouvre et Lonnie, le visage illuminé par un immense sourire, les mains encore menottées, m'apparaît. On lui ôte ses menottes, il s'assied et, l'air soudain très grave, il place ses deux mains à plat contre la glace; je pose les miennes contre les siennes, pendant de longues secondes. Il me semble sentir la chaleur de ses mains à travers la vitre. Puis nous prenons nos téléphones respectifs et, en un instant, oubliant l’épaisse glace qui nous sépare, notre longue conversation de quatre heures commence. Enfin, j’entends le son de sa voix !

Lonnie parle beaucoup, très rapidement et sur son visage se succèdent toutes sortes d’expressions; il peut passer de la plaisanterie à un sujet des plus sérieux en un instant. Très pudique, il ne s'étend jamais sur l'enfer dans lequel vit. Comme il le dit, à quoi ça servirait d'en parler ? S'il correspond avec nous, s'il apprécie nos visites, c'est pour voir, entendre, vivre à travers nous, ce n'est pas pour se replonger dans un univers qu'il ne connaît que trop bien. La conversation touche tous les sujets, des plus graves : "Next time you’ll see me it will be here or in the cemetery", aux plus banals. Pendant que nous parlons, d'autres prisonniers sont amenés au parloir et défilent derrière lui dans le couloir grillagé. Lorsque Lonnie me voit les suivre du regard, il se retourne aussitôt et fait un commentaire ou les interpelle. C'est pour lui une des rares occasions de voir ou revoir d'autres "fellow inmates", trop éloignés de sa cellule ou déplacés dans un autre bloc. Il me désigne l'un d'eux en disant "Celui-ci a reçu sa date d'exécution"; "celui-là c'est un de ceux qui se sont évadés d'Ellis Unit en novembre 1998".

La fin de la première visite arrive et nous devons aussitôt nous quitter mais ce n'est pas trop dur car le regret de devoir se séparer est aussitôt remplacé par le plaisir de l’attente du lendemain. Pendant ces deux visites Lonnie et moi nous nous sommes parlé pendant 8 heures et pas un instant je n'ai trouvé le temps long. Alors que la fin de la seconde visite approchait et qu'il ne restait plus qu'une dizaine de minutes, Lonnie m'a fait promettre : "Don't cry for me, promise me you won't cry for me". Et c'est une promesse que je me suis efforcée de tenir.

Lonnie et moi avons pris congé l’un de l’autre et je l’ai quitté sans savoir, Dieu merci, que c'était la dernière fois que je le voyais. Alors que je marchais sur le chemin qui me ramenait de la salle des visiteurs jusqu’au parking de Polunsky Unit, je ne pouvais m’empêcher de penser que quelques pas me suffisaient pour me retrouver dans l'« outside world » alors que pour Lonnie c’était, depuis bientôt 17 ans, aussi irréaliste que de vouloir marcher de la terre à la lune.

Lonnie a été exécuté le 24 juillet 2007.